La directrice
Titre sans doute inspiré du précédent, je ne sais pas pourquoi cet ancien souvenir a refait surface alors que je donnais à manger au chat. Peut-être ce dernier par un jeu de connexions cérébrales domino a-t-il réveillé des profondeur ce qui va suivre...
Quand j'étais môme, à l'école secondaire, j'avais des copains d'écoles, des profs, mais surtout, il y avait LA DIRECTRICE.
On en parlait avec la déférence due à sa fonction, mais ce qui nous motivait à articuler son nom en majuscule était autre chose, un sentiment innommable qu'elle parvenait a susciter au fond de nos entrailles : une peur indicible.
Je me souviens fort bien qu'un jour, alors que je dessinais un monstre au cours de dessin et que la vieille prof hongroise passait de banc en banc pour corriger ou commenter les travaux, dans une pagaille ambiante que les années avaient apprises à la dame à négliger, ou rendue sourde, la porte s'ouvrit dans une sorte de ralenti hollywoodien du plus bel effet. Sorti soudain de la pénombre du couloir LA DIRECTRICE. En ces temps-là, j'aurais été incapable de la décrire, mais il me vient aujourd'hui un certain nombre de descriptions. Elle ressemblait à une vieille pute aristrocrate devenue lesbienne à la suite de 10 ou 20 ans d'usine. Ses cheveux en coupe hérissons, bruns-roux, épais et comme recouverts de poussière (de la laque ?) surmontaient un visage hâlé dont les rides tannées de solarium et de crèmes couteuses pendaient anormalement, réparties en nids. La position de la dame était étonnante : très droite, une jambe légèrement pliée en arrière, et surtout, les coudes à hauteur du nombril, l'avant bras dressé et une main pendante, façon grande folle. C'est ce maniérisme, dans un corps aussi abjecte et rendu inhumain à force de détails choquants, qui provoquait un sentiment de malaise dès son entrée dans la salle de classe.
Silence absolu.
"Qu'est-ce que c'est que ce bruit !"
Les intonations bourgeoises traînaient sur le "ééééé" et le "iiiiiii" finaux.
Elle regardait à droite et à gauche, mais en tirant sa tête en arrière de manière à nous regarder presque de dessous ses grosses lunettes carées au verre épais. A ce moment, je priais pour que son oeil torve ne tombe pas sur mon dessin - je m'en souviens très bien, c'était un lézard avec une sorte de foulard arabe sur la tête, de la bave entre les dents, et qui décapitait avec une épée à lame courbe un ennemi. Malgré le sentiment de culpabilité, qui ne m'a jamais vraiment quitté, je détaillais la bouche de la directrice : ses lèvres, plissées comme une grosse plaie mal refermée, s'ouvraient sur de larges dents carrées, et jaunes, écartées comme celles d'un gros enfant obèse et difforme, et derrière, une grosse langue visqueuse s'enroulant et se déroulant, en attente. Affamée.
D'un geste, LA DIRECTRICE a éteint la lumière, se fendant d'un laïus sur les nécessités d'économiser l'électricité. On n'y voyait du coup plus grand chose, et, après un dernier regard réprobateur, embrassant professeur comme élèves, la bête s'est coulée dans les ténèbres dont elle était venue.
Tout a repris son cours, comme si de rien n'était. Mais alors, accroché à nos petits ventres de pré-adolescents, s'était installée, tenace, la peur de l'autorité, et surtout, de LA DIRECTRICE.
Quand j'étais môme, à l'école secondaire, j'avais des copains d'écoles, des profs, mais surtout, il y avait LA DIRECTRICE.
On en parlait avec la déférence due à sa fonction, mais ce qui nous motivait à articuler son nom en majuscule était autre chose, un sentiment innommable qu'elle parvenait a susciter au fond de nos entrailles : une peur indicible.
Je me souviens fort bien qu'un jour, alors que je dessinais un monstre au cours de dessin et que la vieille prof hongroise passait de banc en banc pour corriger ou commenter les travaux, dans une pagaille ambiante que les années avaient apprises à la dame à négliger, ou rendue sourde, la porte s'ouvrit dans une sorte de ralenti hollywoodien du plus bel effet. Sorti soudain de la pénombre du couloir LA DIRECTRICE. En ces temps-là, j'aurais été incapable de la décrire, mais il me vient aujourd'hui un certain nombre de descriptions. Elle ressemblait à une vieille pute aristrocrate devenue lesbienne à la suite de 10 ou 20 ans d'usine. Ses cheveux en coupe hérissons, bruns-roux, épais et comme recouverts de poussière (de la laque ?) surmontaient un visage hâlé dont les rides tannées de solarium et de crèmes couteuses pendaient anormalement, réparties en nids. La position de la dame était étonnante : très droite, une jambe légèrement pliée en arrière, et surtout, les coudes à hauteur du nombril, l'avant bras dressé et une main pendante, façon grande folle. C'est ce maniérisme, dans un corps aussi abjecte et rendu inhumain à force de détails choquants, qui provoquait un sentiment de malaise dès son entrée dans la salle de classe.
Silence absolu.
"Qu'est-ce que c'est que ce bruit !"
Les intonations bourgeoises traînaient sur le "ééééé" et le "iiiiiii" finaux.
Elle regardait à droite et à gauche, mais en tirant sa tête en arrière de manière à nous regarder presque de dessous ses grosses lunettes carées au verre épais. A ce moment, je priais pour que son oeil torve ne tombe pas sur mon dessin - je m'en souviens très bien, c'était un lézard avec une sorte de foulard arabe sur la tête, de la bave entre les dents, et qui décapitait avec une épée à lame courbe un ennemi. Malgré le sentiment de culpabilité, qui ne m'a jamais vraiment quitté, je détaillais la bouche de la directrice : ses lèvres, plissées comme une grosse plaie mal refermée, s'ouvraient sur de larges dents carrées, et jaunes, écartées comme celles d'un gros enfant obèse et difforme, et derrière, une grosse langue visqueuse s'enroulant et se déroulant, en attente. Affamée.
D'un geste, LA DIRECTRICE a éteint la lumière, se fendant d'un laïus sur les nécessités d'économiser l'électricité. On n'y voyait du coup plus grand chose, et, après un dernier regard réprobateur, embrassant professeur comme élèves, la bête s'est coulée dans les ténèbres dont elle était venue.
Tout a repris son cours, comme si de rien n'était. Mais alors, accroché à nos petits ventres de pré-adolescents, s'était installée, tenace, la peur de l'autorité, et surtout, de LA DIRECTRICE.
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