Au bord de l'abyme

Publié le par VinX


Ce texte a été publié en 2006, dans le numéro 73 de la revue Lunatique.

Bonne lecture !

Au bord de l’abyme


Je revois tes jours, tout contre les miens, nos traversées du fleuve et nos rires au fil de l’eau. Tu me manques comme un printemps, mon orange amère. Je dessine ton nom dans le sable quand le crépuscule étend nos ombres, je trace ton souvenir à la chaleur de mes larmes.

Tu avais le goût des amandes, mes lèvres n’ont pas oublié, ni mes doigts l’huile ensoleillée sur ta peau.

Il y avait dans tes rires l’espoir de tromper la mort, et quelques fois j’y ai cru. Que faire alors ? Evoquer le temps où la vie tempêtait innocente. Rester là, à émietter les silences.

Tu avais de grands yeux aubes - j’ai tout de suite aimé les feux de ton iris.

Tu es sortie la première du glisseur, lui était dans ton sillage.

On m’avait annoncé la visite du géographe et de la géologue. J’attendais le ravitaillement.

Il avait tout du sanguin, le grand géographe : long, sec, les membres en mouvement, les joues écarlates, les yeux rouges et même le nez, accompagné d’un rhume soigné. Je n’ai jamais compris votre rencontre, ni ce laisser-aller des couples formés dans l’indolence. Je suis la première chose que tu aies vue, et tu m’as mené à la vie, tiré hors de cette planète morte. J’aurais fini par ressembler à mon squelette.

Je vous ai accueillis, mon humeur aussi morne que le paysage. Nous avons fait le tour du camp. L’installation consistait en un gros SySuLo dont les bulles ont fait leur petit effet : ces modèles ne sont pas courants, plus impressionnants au milieu d’une plaine aride, privant l’œil de tout repère. Le Système de Survie Local, un ensemble de sphères grises et élevées, possédait un espace central au sein duquel j’avais installé le labo et la cuisine - je ne faisais pas bien la différence. Six bulles de moindre taille se distribuaient autour, comme un pain-couronne. Une salle d’eau, une toilette et quatre igloos-sommeil. J’en avais reconverti deux en dépôt, aussi avez-vous pris le dernier. Je t’ai entendue quand tu as posé en riant ce paradoxe étrange : l’aptitude d’un chercheur au classement des pièces archéologiques te semblait inversement proportionnelle à sa faculté de rangement dans la sphère intime.

Nous avons fait les plannings, un briefing sur les consignes de sécurité, puis nous sommes descendus dans la zone d’excavation contiguë. La fosse mesurait 200 mètres de long sur 100 de large, pour une hauteur de 10 à 20 mètres. Des étages en terrasse bordaient les murs pour qu’ils ne s’effondrent pas, respectant l’agencement des couches archéologiques et ménageant un chemin agréable et discontinu. Les douze robots qui s’activaient sur les parcelles, sous l’ombre projetée du mur, n’en avaient pas besoin. Je vous ai conduits, longeant la fraîcheur et l’humidité terreuse du rebord, vers une paroi droite, lisse et vertigineuse où courait un réseau de lignes noires, brunes, beiges, ocres, piquetées de pierres et d’éclats d’os. J’ai pris une inspiration :

« L’histoire d’une civilisation est dans son sol. Voici une stratigraphie. Siècle après siècle, tout devient clair dans ces lignes. Cette coupe verticale du terrain nous raconte ce peuple et sa tragédie. Vous voyez la terre meuble, brune et compacte au niveau le plus bas, quand ils étaient de modestes chasseurs-cueilleurs. Plus on monte, plus les strates sont bouleversées, signe de périodes agitées : ils commencent à mieux contrôler leur environnement naturel. Ils construisent, détruisent, aménagent, se développent. »

Mon doigt a suivi une épaisse tranche noire à la frange grise et pulvérulente. 

« Cette couche est un niveau d’incendie. Il y en a beaucoup vers le haut. La fréquence des dépôts indique une origine intentionnelle plutôt qu’accidentelle. Dans celle-ci, on a trouvé un squelette lardé d’éclats ferreux – l’os ne comportait aucune calcination autour. On suppose que les métaux étaient propulsés à l’aide d’explosions, comme nos anciennes balles ou grenades. L’examen du spécimen a révélé que c’était un enfant à peine pubère.»

Je me sentais professoral : j’ai fait une pause. Ça faisait du bien de parler, après ces mois passés auprès de ma solitude. Je vous ai montré le réseau des constructions débalyées qui évoquaient les arrêtes d'un énorme poisson.

« La typologie des constructions tardives provient d’une volonté de camouflage ou de nécessités défensives. La fonction militaire s’est infiltrée dans les habitudes quotidiennes à mesure des progrès techniques jusqu’à la catastrophe, évidente sur toute la surface de Marys : une guerre totale.

« Il est difficile de savoir ce qui s’est passé dans le détail. Nous n’avons pas déchiffré leur écriture, un agglomérat de ronds et d’ovales, ni compris le fonctionnement de ce qui ressemble à des supports d’information complexes, faute d’un bon état de conservation et de lecteurs adéquats. Il y aurait beaucoup de travail pour un linguiste. »

A ce moment du discours, j’ai désigné une fosse circulaire à nos pieds. A l’intérieur se lovait la structure parcellaire d’un squelette. Les os, comme les nôtres, étaient blancs et polis mais leur morphologie s’en dissociait complètement. Chaque os était composé d’une série d’écailles, plus larges et plus épaisses, imbriquées les unes dans les autres, à la façon d’une queue ou d’une colonne vertébrale. Le squelette ressemblait à un énorme fœtus couplé avec un chat et un lézard. Le crâne en ampoule finissait par un renflement et se creusait d’un espace facial doté d’un trou plus large que haut, traversé d’un réseau d’esquilles complexes, réservé à quelque organe disparu. Le corps s’articulait dessous, bombé et maigre. Deux queues pointaient à droite et à gauche d’un vague bassin. Un membre arrière, lourd et puissant, s’y rattachait, tandis qu’à l’avant s’allongeaient deux membres frêles et démesurés, dotés de sept niveaux d’articulations veinés de cartilage.

Vous êtes restés muets. Vous connaissiez déjà l’histoire, mais je savais la magie de l’entendre sur place et d’en découvrir les témoins silencieux.

Nous avons continué les visites trois jours, puis l’intérêt pour le site est retombé malgré les discussions animées. Nous refaisions leur monde. Et tu voulais tout connaître. Lark parlait peu ; comme moi, il t’écoutait.

Tu as commencé avec le jaspe. Il y en avait une variété particulière de cette pierre, noire tachetée de rouge, qui avait eu les faveurs des artisans et dont les gisements affleuraient partout sur la planète. Tu examinais sur la table de la cuisine un choix d’objets taillés.

« Que faisaient-ils d’autres de cette roche ?

  • Des ornements muraux, des statues, des linteaux… Ce qui embellit le quotidien.

  • Des structures plus grandes ?

  • Il existe un bassin de la taille d’une piscine olympique. »

Tu as levé vers moi un visage cerné de lumière.

« On peut s’y baigner ?

  • Il n’y a plus d’eau.

  • Où nager ?

  • Des plages bordent le fleuve. Sinon c’est à des milliers de kilomètres.

  • Vous n’y êtes jamais allé ?

  • C’est trop loin : l’aile ne peut pas se poser.

  • L’aile ?

  • Je vais vous montrer. »


J’ai tiré l’aile du dépôt et déployé ses membranes irisées. La texture moirée pulsait à chaque mouvement de l’oeil - elle absorbait l’énergie solaire et de friction pour la conduire au moteur. La structure souple du planeur ne pesait rien malgré ses quatre mètres de large. Je lisais l’excitation dans tes yeux, et Lark aussi, je crois. Tu as immédiatement voulu essayer ; il est resté au sol mais ne t’a pas empêchée de monter. Nous nous sommes sanglés sous la grande aile et les tuyères nous ont propulsés dans les airs. Tu étais allongée tout contre moi, je sentais tes rondeurs sous mon ventre, frémissant.

« A la plage ! »

Je devinais tes traits émerveillés. En dessous défilait le paysage de la steppe, les kilomètres d’herbe jaune clairsemés de buttes aux formes contournées, riches de vestiges. Puis est apparu le gros méandre du fleuve. Nous avons survolé la plage d’aussi prêt que possible. Tu voulais te poser… Eh quoi ! Tout aurait commencé déjà ? Le coin était trop dangereux, trop de vent. Il nous aurait renversé et jeté dans le fleuve. Nous avons tourné une ou deux fois, en oiseau de proie à l’envergure démesurée, et j’ai guidé l’aile jusqu'au camp. Lark semblait soulagé.


Tu voulais tout connaître et tu as essayé l’archéologie. Tu croyais que le métier se faisait au pinceau et à la truelle, qu’il fallait dégager, après le passage des robots, chaque couche avec précaution. Je t’ai expliqué à quel point les machines faisaient ce travail rébarbatif avec précision.

« Et le plaisir de la découverte ?

  • Certains archéologues programment des robots pour les avertir en cas de trouvaille puis ils mettent à jour les pièces eux-mêmes. Je n’aime pas ce genre de luxe. Pas avec une planète à dégager.

  • Ils fouillent aussi bien que les hommes ?

  • Mieux. Ils archivent tant d’informations que nous avons de la peine à suivre.

  • A quoi servez-vous ?

  • A coordonner, interpréter, avoir des idées ou des intuitions.

  • Vous en avez ? »

J’ai ri.

« Ça m’arrive.»


J’ai programmé un des robots pour qu'il me signale la présence d'objets intéressants sans y toucher. Le géographe était parti en reconnaissance tôt dans la journée avec le glisseur. Lorsque j'ai reçu un signal, je t'ai aussitôt conduit vers le site.

Je t’ai montré les gestes, prenant ta main dans la mienne et guidant ton poignet avec douceur. Quelque chose d’électrique a pincé mon ventre et j’ai respiré plus fort. Une forme ronde couverte de terre sèche, presque de la poussière, attendait sous tes caresses timorées. J’ai accentué tes mouvements plus fermement et la panse bleue d’une vaisselle de verre est apparue. Je t’ai laissée la dégager, contrairement à toute méthode, juste pour le plaisir – les machines enregistraient le saccage des strates archéologiques. Le néophyte aime ce qui brille au soleil, ce qu’il peut voir ou toucher. Je préfère les signes secrets de la terre à l’immédiat ravissement des sens, les dessins qui se disent lentement mais tracent le destin de milliers d’âmes.

Ce soir-là, tu as réaménagé le SySuLo, séparant le labo de la cuisine. Tu as paru plus distante aussi – ou était-ce mon imagination ? Le vase trônait sur la table, magnifique, son bec verseur tendu sur le cou délicat, sa panse outremer prête à contenir de l’huile ou des parfums – le robot de la restauration avait fusionné les éclats. Dans la pâte de verre d'innombrables bulles d’air emprisonnées étaient visibles en transparence. Durant le repas, tu as demandé ce que les Marysas mettaient dans ce genre de récipents :

« Des huiles ou des parfums. Je n’ai pas observé l'analyse des parois internes. Nous synthétiserons des molécules simples s’il y a des traces.

  • J’aime bien les petites bulles.

  • Arrangement, taille, densité et distribution sont intentionnelles. Ces critères correspondent au style de l’artisan et permettent de dater l’objet.

  • De quand est-il ?

  • De la période III.»

Vos mines incrédules m’ont poussé à en dire davantage.

« Environ deux cents ans. »

Une ride de déception a troublé ton regard, mais tu n’as rien ajouté.

Plus tard les analyses ont découvert des résidus sur les parois intérieures du vase. La base de données contenait plus de 125000 échantillons de ce type. Le résultat de la synthèse fut un onguent parfumé constitué de matières grasses organiques ressemblant à de l’huile solaire.


Les jours suivants, je t’ai appris le maniement de l’aile. Tu partais souvent chevaucher le vent et recueillir des échantillons de roches vers l’Est, vers les montagnes. Lark de son côté prenait le glisseur et dressait des cartes toute la journée – il avait choisi le Nord. Tu revenais avant lui : au couchant nous attendions côte à côte le retour de la silhouette fuselée. Quand il atterrissait, l’intimité complice de l’attente s’enfuyait et avec elle les discussions vives ou les silences entendus, le chassé-croisé des regards, les sourires esquissés.

Un jour tu es venue, au milieu de l’après-midi, sur le chantier de fouille, avec l’air de celle qui a préparé une surprise et ne peut s’empêcher de s’en réjouir. Tu m’as conduit à l’aile sans une explication et m’a installé de force à la place du passager. Je me suis sanglé avec appréhension et tu t’es arrimée. J’ai senti tes seins contre mon dos – cela n’avait pas l’air de te troubler. D’une manœuvre virtuose tu as décollé et pris ton envol, virant plein Est au ras des herbes. Tu n’as pas redressé le nez : la steppe défilait sous le mien, trop proche pour ne pas me faire peur.

« Tu ne redresses pas ?

  • Il y a un courant continu à basse altitude : nous allons plus vite. »

La vitesse devenait importante, à tel point que je regardais sans cesse en avant si un obstacle ne se précipitait pas vers nous. Nous avons rejoint le fleuve en trente minutes. Tu l’as suivi juste au-dessus, dépassant à toute allure la plage que je t’avais montrée ; j’ai saisi le clin d’œil sous tes lunettes de pilote. Deux collines longeaient le cours d’eau, qui se transformèrent rapidement en roche nue et sèche, s’élevant jusqu’à devenir deux parois à pic, canyon obombré où nous filions, le vent couinant aux oreilles. J’ai pris conscience du danger à ce moment. Nous allions trop vite. La moindre dépression de l’air pouvait nous plaquer contre un des versants rocheux. J’ai senti la perte d’altitude. Etait-ce intentionnel ? L’appareil a piqué. La poussée des moteurs a cessé, nous sommes tombés, obliques, vers l’eau claire. Claire ? En face, les deux parois s’évasaient, laissant passer la lumière du jour. Tu as viré de bord si vite que je n’ai pas eu le temps de paniquer et tu t’es posée sur une plage de sable blanc, avec adresse. Nous sommes restés un moment sans rien dire. Je me suis désanglé, j’ai fait trois pas sur des jambes molles :

« Tu l’as fait exprès ?

  • La première fois, je n’ai pas été aussi téméraire.

  • J’ai cru qu’on s’écrasait.

  • Il y a une sécurité de vol.

  • Elle n’a pas réagi…

  • Je l’ai désactivée. »

J’avais envie de te frapper ou de hurler. Je ne pouvais pas. J’étais excité. De peur, d’admiration, transi.

J’ai souri. J’ai ri aux éclats, et ta voix a repris mon refrain.

La plage était magnifique, lac de sable pur aux rives rocheuses dont émergeaient de vastes pierres plates où prendre des bains de soleil. Elle s’enfonçait dans l’eau verte et transparente sur un lit de roche. Ce n’était pas le fleuve, mais un affluent qui se frayait un chemin dans le roc depuis des millénaires. La profondeur et le courant étaient faibles ; on pouvait aisément rejoindre l’autre rive non sableuse mais offrant une vaste paroi concave de pierre brun-rose, lisse et tendre, percée de profondes cavernes noires qui renvoyaient les échos de nos voix.

Tu t’es dénudée en quelques mouvements et tu as plongé dans l’eau. Tout simplement. Je t’ai suivie. J’ai pénétré avec précaution le courant qui battait contre mes jambes comme une respiration. Sous la plante de mes pieds, la sensation de la roche, plus chaude, mate. Je t’ai rejoint de l’autre côté où tu m’as montré, ruisselante, les cavernes. Elles semblaient amplifier les silences. Je m’efforçais de regarder ce que tu désignais, mais je sentais bouillir mon ventre, envahi de glace et de lave, la poitrine électrique. Nous avons encore nagé, puis nous nous sommes reposés sur une large pierre. Tu m’as tendu une fiole ambrée, et demandé de t’en mettre sur le dos. J’ai laissé le liquide couler entre mes doigts et le parfum d’amande est monté vers mes narines : l’huile de Marys. J’ai frotté mes paumes l’une contre l’autre et je les ai posées contre tes deux omoplates. Je massais les épaules brunes quand tes mains ont ramassé tes cheveux noirs pour les plaquer sur ta tête ; je voyais ta nuque longiligne, aussi fine que le rivage. J’ai effleuré d’un doigt les hanches, sinuant autour des deux creux, au-dessus des fesses… Et mon sexe a durci. D’abord une secousse nerveuse, qui a pris de l’ampleur, s’est déployée, solide comme la pierre où nous étions dressés. J’ai continué. Tu as glissé un coup d’œil vers mon bas-ventre sans tressaillir. Tu t’es retournée, vissant tes yeux dans les miens avec le sérieux d’une mère. Tu t’es avancée, et tes seins se sont pressés contre ma poitrine, ton ventre contre mon sexe. Mes mains glissaient sur ton dos en dessins d’amour, mains jointes. Nos têtes se sont approchées, nos lèvres humides, nos langues.

Nous avons fait l’amour et j’ai entendu nos cris en écho contre la roche. C’était bon comme un fruit défendu, doux et sucré.

Le soir, Lark s’est posé avec le glisseur. Nous l’attendions, mais j’ai eu un pincement quand il t’a embrassée. Le soir, dans l’igloo, j’ai longuement regardé la géode du plafond. Je crois que j’avais mal.

Nous avons recommencé le lendemain, puis les jours suivants. Tu me retrouvais au départ de Lark et dans la pénombre du nid nos corps ondulaient, sens embrumés. Le soir j’endossais le costume du secret. C’était si simple, j’avais l’impression d’avoir toujours menti.

Les voyages du grand géographe le menaient de plus en plus au Nord, il s’absentait plus longtemps à chaque fois, laissant notre relation fleurir au soleil de Marys, transformant ses retours en autant de ruptures. J’ai assisté à une scène de ménage : il voulait que tu viennes une semaine. Tu as refusé. Il ne comprenait pas, tu as invoqué le travail. Tu m’as dit qu’il a pleuré. Ta voix cassée m’a répété que vous ne faisiez plus l’amour, pourtant je crois que tu as consolé ton ancien compagnon de jeu, narguée par le remord.


Après une absence de deux semaines, Lark nous a contacté depuis le glisseur la voix vibrante d'exitation : « Il faut que vous voyiez ça ! Préparez-vous ! »

Comme tant de fois auparavant, nous avons attendu le retour de la navette avec nervosité, et cette fois une pointe de curiosité. En sortant de l’appareil, le géographe semblait fébrile, expression que je ne lui avais jamais vue. Il nous a raconté sa découverte d’un vestige majeur, invisible depuis le ciel.

Nous avons embarqué et pris plein Est, filant droit vers notre plage. Je t’ai observée par en dessous, le temps que tu me rendes mon regard. Nous n’avons fait que survoler le site de nos amours, insoupçonné à cette altitude. Plus loin les bords rocheux du fleuve et des affluents se relevaient en montagne aux flancs acérés aux pieds desquels nous sommes descendus avec soulagement.

Le glisseur a survolé une éminence au ralenti, et… le panorama s’est littéralement ouvert sous nos yeux ! Nous étions au dessus d’une ouverture de plusieurs centaines de mètres percée dans un dôme de roche calcaire qui recouvrait une dépression gigantesque, profonde comme un cratère et dont les parois s’incurvaient, tentant de se refermer au dessus du vide. Le fond était imperceptible, plongé dans une pénombre épaisse. Le glisseur s’est arrêté en vol stationnaire au-dessus du gouffre et a plongé en douceur, tournant sur son axe. Les projecteurs se perdaient dans l’abîme. Lark les a coupés et tu as protesté :

« On ne voit rien…

  • Laisse tes yeux s’accoutumer. »

Nous n’étions plus très loin du sol lorsque des structures se sont dessinées dans les replis de l’ombre. Jeu d’imagination ? Phosphènes ? Le fond semblait tapissé d’arbres immenses et coniques.

«  Des arbres ici ? Je n’en ai jamais vu. Un écosystème ? »

Mes yeux continuaient de fouiller l’obscurité quand la vérité s'est dévoilée au détour d’un contre-jour, à l’orée du puits de lumière tombant de l’ouverture en surplomb. Un réseau de constructions cristallines : une ville, dans le meilleur état de conservation jamais vu sur la planète. Au centre, émergeait la moitié d’un énorme vaisseau spatial fiché en terre. Je pensais à Pompéi et Herculanum, à la villa d’Oplontis et ses moulages de portes dans les boues volcaniques, à Voyager I dérivant dans sa lente exploration en compagnie de l’anneau-musée. Lark a piloté le glisseur avec adresse, en suivant le rai de lumière qui tombait du plafond en diagonale. Une fois accoutumé à la pénombre, le soleil haut dans le ciel, la visibilité était bonne. J’évoluais comme dans un rêve. Les constructions semblaient autonomes ; elles avaient la forme de cônes tronqués aux bords arrondis, composés d’une myriade de balcons intriqués les uns dans les autres, cathédrale complexe de contreforts et de déambulatoires, de balcons-terrasses, de balcons-intérieurs, de balcons-traverses, de balcons-escaliers. On aurait dit que les ingénieurs avaient compensé une vie troglodyte par une architecture inversée, construisant l’intérieur hors et le long des murs.

Les structures étaient reliées par des ponts transversaux, à n’importe quel étage et sans ordre apparent. L’équivalent de places délimitait des quartiers répartis autour du centre ville où dominait une construction de taille imposante ceinturée de vide. Juste à côté pointait la silhouette rugueuse et déplacée d’une architecture militaire : le vaisseau. Lark nous a déposés non loin. Ce fut mon plus bel émoi d’archéologue. Ma pensée analysait tout à mesure. Des pierres s’étaient abattues sur la cité souterraine et avaient écrasé des habitations entières : les destructions étaient apparentes. L’appareil volant avait dû percer le dôme, puis s’écraser. Les structures avoisinantes n’avaient été soufflées par aucune explosion. Curieux. De loin l’appareil ne paraissait pas avoir trop souffert non plus.

Des débris sans doute arrachés aux parois jonchaient le sol de la place centrale. Nous sommes allés directement au vaisseau. Sa forme intacte sortait du sol, pleine de promesses. J’ignorais qu’ils avaient atteint un développement pareil, comme j’ignorais l’existence de ce genre de villes. Je me sentais fébrile et concentré, professionnel ; mon esprit tournait à plein rendement, émerveillé mais critique. Nos investigations aériennes et les scan du sol n’avaient rien donné, et pour cause : ces dômes artificiels, prêts à la guerre, devaient brouiller nos signaux.

Déception.

Sur la coque, l’agencement de métal avait fondu et durci, si bien que le vaisseau gardait sa forme originale mais ressemblait à une sculpture de bronze grossière. De larges pans de couleur, ayant appartenu à des éléments coloraient dégoulinaient sur des textures de métal bosselées.

Rien à en tirer. A moins de l’ouvrir et d’en mettre à jour l'intérieur. Nous nous sommes alors tournés vers la ville. Nous avons marché jusqu’à la plus grande structure environnée d'une quantité de débris. Tu t’es soudain arrêtée, les yeux écarquillés d’effroi. Dans la semi-obscurité, ton visage s’est tourné vers moi, les traits suppliciés, tu as murmuré : « Les roches... »

Je les ai regardées sans comprendre. Lark n’a rien dit, mais d’un silence un peu différent. J’ai réalisé d’un coup.

Il ne s’agissait pas de rochers arrachés au toit de la ville ; ce que j’avais pris pour des débris étaient les formes recroquevillées des habitants soumis au rayonnement qui avait fondu la carcasse du vaisseau – les plus proches étaient carbonisés et rapetissés, les plus éloignés, littéralement vitrifiés dans des poses d'agonie.

C’était un sépulcre. Un gigantesque tombeau. Un four. La chaleur avait grillé les habitants, cristallisé la pierre des maisons, offrant pour toujours l’instantané de leur mort. Figés, contractés dans la souffrance de l’agonie.

Lark est revenu en arrière pour chercher du matériel de prise de vue tandis que nous marchions vers l’immense bâtiment central, nous accoutumant à la présence de ces gardiens immobiles.

Tu as commenté à haute voix :

« Il est tout entier de jaspe noir. »

J’ai suivi :

« Les balcons s’arrêtent au troisième étage mais reprennent au sixième. Une raison religieuse ? »

L’édifice reprenait, en plus grand et en plus compliqué, les éléments observables de la cité. Il en était comme une synthèse magnifiée. L’intérieur ressemblait à une cathédrale, les murs lisses striés de balcons à intervalles réguliers, creusés dans la pierre. Un bruit est parvenu du toit, invisible. Après une chute interminable, un fragment de pierre descellé s’est écrasé sur le dallage de jaspe, sans jointure visible.

« Il ne faudrait pas que ça s’écroule. Parlons doucement. »

« Vous pouvez chuchoter ! » a hurlé une voix déformée, perdue dans l’obscurité du plafond.

Nous nous sommes regardés avec stupéfaction. Je me suis retourné vers l’arche immense de la porte : le glisseur avait disparu. Une silhouette pâle, là haut, s’accrochait parmi les ombres.

« Lark ? 

  • Oui, Lark. L’imbécile de Lark qui ne dit rien. Qui veux-tu que ce soit ? Un de tes stupides Marysas ?»

La voix résonnait contre les parois démesurées de la construction, et leur écho portait l’effroi jusque dans ma poitrine. Un rire dément.

« J’espérais que ça passerait... Je vous ai observés tous les deux. Je t’ai vu entre ses fesses. Je n’ai rien raté. Le soir elle revenait m’embrasser, les lèvres collantes. Et vous me serviez votre horrible comédie… J’aurais dû rester ? J’ai trouvé ce trou. J’y ai vécu. Je dormais là où vous êtes. Vous pouvez y crever et pourrir. »

Sa voix s’éraillait de plus en plus. Je me sentais flasque et sans énergie, vidé par une peur intense, un malaise au bord de l’évanouissement. Ce n’était pas vrai. Tu pleurais, tu t’es agenouillée puis lovée par terre.

« Lark… » Je ne sais plus qui l’a dit, toi ou moi.

Il a hurlé quelque chose d’horrible et d’indistinct, la plainte d’un animal ou d’un monstre torturé. Il a gémi, émis des sons rauques, entrecoupés, qui venaient du ventre. Tu suffoquais de pleurs, toussant tes expirations, expectorant la douleur. Tu grimaçais comme un rire, rouge vif, les yeux fracassés d’écarlate. J’ai voulu prendre ton visage dans mes mains, tu m’as repoussé férocement.

Il continuait sa suite incompréhensible de borborygmes gargouillés.

« Que dit-il ? »

Ma question a déclenché une crise hystérique. Tu tirais sur tes cheveux de toutes tes forces battant le sol de ta tête, comme une mesure.

« Lark…»

Je pleurais aussi. Ma tête tournait. Il a poursuivi ses horribles stridulations.

« Mais que dit-il ? »

Tes yeux entrouverts ont palpité, glissé vers moi. Ta voix éraillée a ébréché trois mots : « Il est muet. »

Plus tard j’ai compris. Trop tard. Lark était muet de naissance et une opération lui avait rendu la parole. Ce jour-là, il a hurlé sa rage si fort qu’il en a détruit l’implant. Il gémissait alors une plainte désaccordée de sa voix cassée, un son si sauvage et discordant qu’il se répercutait entre les balcons et se déversait en moi comme un fiel.

Je pensais qu’il se jetterait dans le vide et que j’entendrais sa tête exploser sur le sol. J’ai juste entendu le chuintement du glisseur quand il a décollé. Un ombre vague quand il a franchi l’ouverture, nous laissant seuls, pantins fatigués dans le plus grand des cimetières.


Nous avons repris contact avec le monde puis avec nous-mêmes. Nous nous sommes apprivoisés, encore. Nous avons exploré notre prison, à la recherche d’une sortie ou d’un tunnel. Les parois étaient trop hautes et rien ne poussait. Rien pour nous sortir de là.

Le troisième jour, il y a eu de la pluie et nous avons bu. Nous avions disposé des bassins et étendu nos vêtements pour qu’ils pompent un maximum d’eau de pluie – nous les pressions pour la boire. C’était bon. Mais combien de temps pourrions-nous tenir sans manger ?

Je l’ai trouvé le cinquième jour. L’enclos était si grand, nous aurions pu tomber dessus avant ou ne jamais le découvrir. L’érosion avait bien fait son travail mais il était impossible de se tromper : un chemin longeait la paroi en spirale, vers le haut. Nous nous y sommes engagés. A deux mètres l’escalade semblait facile, dix mètres plus hauts, la corniche paraissait moins solide et plus étroite. Je mesurais régulièrement la largeur et estimais la hauteur. La bande de pierre sur laquelle nous progressions à quatre pattes s’était même élargie. Parvenus au niveau du toit de l’édifice principal, j'ai tenté de deviner le trajet qu'avait emprunté Lark. Il avait fait décoller le glisseur quand nous étions entrés dans le bâtiment, absorbés par notre exploration. Il s’était posé au sommet – l’espace était suffisant – et était descendu par une ouverture d’où il nous avait interpellés. Nous avons fait deux fois le tour du dôme en rampant, nous arrêtant de temps en temps pour dormir. Deux fois nous avons franchi une zone d’érosion, la trouille au ventre, en équilibre au-dessus d’un vide d’une centaine de mètres. Nous sommes finalement arrivés à l’embouchure. La vue du ciel nous a électrisés. Je revois ton sourire exsangue. Mes joues tiraient, je sentais mes dents pointer stupidement hors de mes lèvres. En glisseur, je n’aurais jamais pensé que l’ouverture fût si épaisse : au moins dix mètres. Notre corniche offrait un balcon surplombant la cité morte, grand puits noir de silence. Nous nous sommes précipités vers l’extérieur. L’escalade n’était pas difficile mais c’est arrivé. D’une simplicité imprévisible. Tu as raté une prise et tu es tombée. Tu t’es écrasée contre la corniche de jaspe, évitant de justesse le rebord et cent mètres de chute. L’os du tibia avait percé la peau à l’avant de la jambe et émergeait entre les chairs, fracturé en biseau. Tu avais aussi une côte fêlée, le dos blessé et une main hors d’usage. Impossible de te tracter, rien d’utile en bas… Je t’ai promis de faire vite.

J’ai terminé seul l’escalade. Le reste était si simple. Dehors des écharpes de nuages se tordaient dans le ciel du soir. Le camp n’était qu’à trente minutes de glisseur – vitesse moyenne : deux cent cinquante kilomètres à l’heure. Un jour complet de marche forcée. Vingt-quatre heures sans dormir. J’ai suivi le cours du fleuve, courant, marchant lorsque j’étais épuisé – je ne pouvais pas nager, allant contre le courant. Je suis passé par notre plage à la lumière de la lune et j’ai failli vomir. Je l’ai traversée d’une traite. Je ne me suis pas endormi, mais j’ai eu des visions. Mon cerveau fatigué s’emparait des formes indistinctes que je percevais dans le paysage et m’entourait de lutins, de figures grimaçantes, de visages. Je m’imaginais être un loup haletant dans la steppe. Je courais encore quand je suis arrivé dans l’aire du campement.

Je connaissais bien le site, en bordure de la zone d'excavation, mais pas de trace des bulles du SySuLo : elles avaient disparu de l'horizon. Lorsque j'ai buté sur une caisse de tessons vide, j'ai réalisé que le contenu des habitacles avait été réparti sur des centaines de mètres, peut-être des kilomètres à la ronde. J’ai compris la cause quand j’ai retrouvé une jambe de Lark. Il avait dépressurisé le SySuLo, de l’intérieur. Détruire la seule maison habitée d'un monde : un suicide porteur de sens.

Non loin le vase bleu reposait sur le flanc, à demi enfoncé dans la terre et croûté de sang brun. Je l’ai ramassé : une moitié est restée entre mes doigts, l’autre est restée encastrée dans le sol.

J’ai tourné frénétiquement en rond en cherchant de quoi te sauver. Aucune trace du glisseur ni des robots. Rien. J’ai tout fouillé, y compris le secteur de l’excavation. Je pense que Lark les a cachés ou détruits.

J’ai mis la main sur un caisson de vivres et une trousse de survie. J’ai aussi ramassé des habits. Je prenais ce que je trouvais et le jetais dans le petit sac à dos qui ne m'avait pas quitté depuis tout ce temps. Il n'y avait pas grand chose, même pas de quoi fabriquer un radeau pour accélérer mon retour. Un morceau de tissus moiré accroché à de hautes herbes m'a prouvé que l'aile aussi avait été pulvérisée. Je n'avais plus rien.

Je me suis désaltéré puis j’ai avalé des anti-douleurs, coupe-faim, pilules énergétiques.

Retour. Des heures de course, hypnotiques, scandées de marches pour reprendre mon souffle. Contre le sommeil, il y avait les pillules, contre les claques du soleil, une chemise enroulée sur la tête.

Encore un jour.

Je suis arrivé dans la nuit, hurlant ton nom dans le gouffre. J’ai entrepris l’escalade, et j’ignore comment j’ai fait pour ne pas tomber à mon tour. Tu étais allongée contre le sol, endormie. Je n’ai pas voulu te réveiller et j’ai roulé en boule quelques habits sous ta tête, roide. Mes lèvres ont senti les premières la froideur de ta peau. J’ai essayé de te soulever mais tu étais si lourde… Ni ma trousse, ni mon eau, ni mes cris ne t’ont réveillée.

Tu es morte là. Seule. Souriante au-dessus du vide.

Je continue de te raconter notre histoire.

Je revois tes jours, tout contre les miens, nos traversées du fleuve et nos rires, au fil de l’eau. Tu me manques comme un printemps, mon orange amère. Je dessine ton nom dans le sable quand le crépuscule étend nos ombres, et je trace ton souvenir à la chaleur de mes larmes.

Tu avais le goût des amandes ; mes lèvres n’ont pas oublié. Ni mes doigts l’huile sur ta peau ensoleillée.

Il y avait dans tes lèvres l’espoir de tromper la mort et j’avoue : quelques fois j’y ai cru. Que faire alors ? Evoquer ce temps où la vie tempêtait d’innocence et ignorait son bonheur. Rester là, à émietter les silences.

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Publié dans NOUVELLES

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N
<br /> Ce texte est magnifique! J'ai accédé à ce site de manière...singulière. Je recherchai des informations sur ces gentilles bêtes que sont les Hécatonchires, lorsque je suis tombé sur un texte ayant<br /> un style bien sympathique, j'ai alors arrété mes recherches pour (je dirais bien "feuilleter", mais est-ce le bon mot?) ce blog et là, sans prévenir, je suis arrivé devant ce texte WHAOU. Hé ben,<br /> c'est quelque chose! Si c'est pas de la science fiction qui gère, ça, c'est que je ne m'y connais plus!<br /> <br /> <br /> Conclusion: j'ai toujours pas fini mon exposé sur les Hécatonchires!<br />
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E
Bonjour ^^Encore un texte superbe et poétique même s'il est en fin de compte dramatique (le pire ennemi de l'Homme?... ba l'homme !)Bravo pour la fin je ne m'y attendais pas vraiment.Continue,  j'adores!
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V
<br /> Merci Ebène :)<br /> <br /> <br />
V
Merci mon os épique. J'espère que le futur partage ce point de vue ;)Phallène d'héraldique !
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B
moi qui suis un fan de la primale heure (enfin presque, je n'ai que 58 ans, pas comme Marcelle ^__^), les larmes me viennent non seulement parce que je sais ce que tu peux, mais parce que j'ai les phalènes orientées au futur, et que par là-bas, ami, ça brille pour toi !!! la biz grande, au génie humain!
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M
Quoi ? Je suis démasquée ? J'ai laissé trop d'indices ?  ^___^Plus sérieusement, j'ai relu avec plaisir ce "vieux" texte. Je ne me rappelais pas que la fin était aussi proche de ce film que tu aimes bien.Mais ma période "cyber punk" me fait préférer le dernier texte. En attendant la grande forêt, je retourne à mon éléphant finnois ^^
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