La déesse blanche

Publié le par VinX

Nouvelle parue en novembre 2003 dans l'anthologie de science fiction "Iles sur le toit du monde" aux éditions Archipel.

http://www.culturactif.ch/livredumois/janv2004archipel.htm

La déesse blanche

 

A Lionel

 

« Une tradition rapporte que Sappho, éprise mais rejetée d’un jeune marin nommé Phaon, se jeta du rocher de Leucade, appelé aussi rocher de la déesse blanche (Leuka : blanc – Thea : déesse). Selon une autre source, Phaon serait Phaéton, fils du soleil et d’une mortelle, qui conduisit le char de son père et, dans une course folle, embrasa la terre et les cieux, dont la demeure des muses. »

Ethan Silliere, chercheur au CETI (Centre d’Etudes Temporelles Interdisciplinaire ), extrait du troisième rapport d’étude, 20 mai 2502 – Balise-M(od).P(rog).3

 

La station orbitale n'était plus qu'un fragment d'obscurité noyé dans l'espace. Sur l'écran de contrôle s’étendait un océan de nuit où perçait l'éclat de mille soleils glacés.

Engoncé dans une tenue de survie réglementaire, le pilote venait d’achever les préparatifs de la plongée : il attendait le signal.

« Bon voyage, Ethan. » lâcha la radio.

 « Qui exituri te salutant » répondit-il avec une pointe de malice. Ceux qui vont partir te saluent. Le grec aurait mieux convenu.

Il ferma les yeux, bloqua sa respiration, attendit que les battements de son cœur s’amplifient et s’astreignit à un dernier récapitulatif. Temps d’émergence : VIème siècle avant l’ère commune. Objet d’étude : la poétesse lyrique grecque Sappho de Mytilène. Penser à larguer un satellite d’imagerie en orbite basse pour une cartographie de la Terre. Muni d'un cliché de piètre qualité rapporté par un chercheur qui, étudiant Solon, pensait l’avoir identifiée, il devait la retrouver, copier ses manuscrits, échantillonner son ADN, analyser son milieu social, sa personnalité, effectuer des enregistrements pertinents de ses interactions sociales. Maîtrisant le grec éolien, pourvu d’une garde-robe et d’une identité de circonstance, il tenterait une ou deux sorties.

« Paré pour la plongée ? » interrompit le vaisseau.

« Paré.

- Plongée. »

Le dialogue laconique entre le pilote et la machine, superflu dans un astronef automatisé, avait un aspect rituel que personne n'aurait songé à remettre en cause.

A l'instant de la plongée, une alchimie étrange opère dans les entrailles du moteur ; des champs se superposent et interfèrent entre eux, ramassant l'espace et le temps pour aiguillonner le voyageur vers le lieu et l'époque voulus – un mystère pour un chercheur en science humaines, mais quel outil ! Ethan savait que l’équivalent énergétique envoyé dans un temps était aspiré dans l’autre sous forme d’ondes électromagnétiques et lumineuses : le vaisseau se désintégrait dans une explosion de lumière.

Il refit surface dans un système solaire rajeuni de trois mille ans, où les planètes poursuivaient leur imperturbable ballet, où les armées perses s'apprêtaient à conquérir la majeure partie de l'Orient, où Bouddha était encore à naître. Il se remettait de l'étrange sensation qu’imprime la plongée dans le psychisme ; une image rémanente mentale, sentiment diffus de tout savoir que prête parfois le sommeil et que tue le souvenir.

Une distorsion au point de passage courbait la course des photons en géométrie arachnéenne : le vortex, un trou dans l’espace-temps, ondoyait et s’irisait par vagues, aspirant et régurgitant d’un univers à l’autre les particules passant à proximité – il se résorberait en quelques mois. Le pilote vérifia les coordonnées de destination puis largua une dizaine de balises de communication. Il pourrait à loisir télécharger un message à l'une d'elles qui se mettrait en route, franchirait le vortex pour réintégrer son présent où elle relaierait l’information à la base.

La planète grossit sur l'écran panoramique puis apparut derrière le verre épais du poste de pilotage. La contempler d'un autre temps est une perspective indicible, offrant des émotions comparables à celles qui ont dû habiter les pionniers de l'astronautique.

La Terre, dans sa pudique jeunesse, déroulait des nappes irisées de nuages. Aux limites argentées de ses océans mûrissait la race humaine. La Lune, divinité nocturne et capricieuse, diffusait un voile nacré sur les continents où des peuples qui s'ignoraient lui vouaient un même culte. Des empires s'échoueraient aux rivages de Gaïa comme des vagues, régulièrement et sans la moindre chance. Au hasard de quelque montagne, le guerrier tatoué d'Altaï attendait le chômage des banlieues industrielles. L'indienne précolombienne enfantait l'ancêtre d'un peuple bientôt asservi et décimé. Et quelque part, sur une île de l'Egée, une femme chantait la rumeur de son âme enflammée.

Ethan entama la descente vers l'île de Lesbos, à la frontière de l'Asie mineure et du pays Hellas, creuset d'un génie forgé dans le feu des guerres, de la poésie et de la pensée. Une image fugitive traversa son esprit : la tête d'Orphée était venue, portée par l'écume, s'échouer sur les rives de Lesbos, murmurant encore le doux nom d'Eurydice.

 

Ψ

 

Le chercheur entra dans l’ordinateur le rapport du jour et classa les films. D’un geste fatigué il prépara un thé et, baillant au fond de son siège, songea au travail abattu. A son arrivée sur l'île, il avait camouflé le vaisseau dans une grotte naturelle à proximité de Mytilène. Les autres villes - Méthymne, Arisba, Eresos - entretenaient entre elles les rapports indépendants des cités grecques, politiquement autonomes mais partageant une culture commune. Mytilène, disposant d'un port important, était le centre névralgique de l'économie insulaire.

Sappho s’y trouvait.

Dès la première semaine, il avait enserré l'île dans un réseau de fouineurs – nom qu’il donnait aux nanorobots d’exploration, téléguidés directement ou suivant un programme préétabli. Ils avaient un long rayon d'action et transmettaient constamment des informations au vaisseau.

Mytilène bénéficiait d'une attention soutenue : des agoras au temple d'Héra se cachait une cohorte d’observateurs secrets. Le temps s’écoulait au fil des impressions récoltées. Ethan avait longuement observé la vie quotidienne de ces ancêtres anonymes, le tumulte du port, la fébrile activité des négociants de vin ou d'huile qui chargeaient leurs navires en vue d'un voyage vers Rhodes, les comptoirs phéniciens ou la lointaine Egypte. La beauté des lesbiennes n'était pas une légende : des temples aux bordels des quais, leurs corps alanguis sous un portique ou dans la moiteur d'un vestibule, le sourire pieux ou licencieux, vêtues d'air ou de pénombre,… Sur l'agora, Pittakos, le tyran du moment, administrait la cité. Les citoyens envahissaient les places avec le jour et au rythme de leurs débats battait le pouls de la cité.

Sappho quittait rarement sa demeure nichée sur les hauts de Mytilène. Dans la maturité de son âge, de retour d’exil depuis des années, la poétesse jouissait d'une réputation bien assise. Elle enseignait les bonnes manières de la société - chant, danse, maniement de la lyre et conduite des offices religieux - aux jeunes filles de riches familles, et instruisait occasionnellement des femmes issues de milieux modestes. Ethan la vit pour la première fois à la tête d'un chœur de vierges lors d'une cérémonie en l'honneur d'Aphrodite. De taille menue, un visage aux formes douces - un hâle trahissait une origine orientale - et souligné de lèvres ourlées, deux yeux profonds, au brun presque noir ; il la trouva séduisante, en dépit des rides fuyant aux confins de son regard. Les normes grecques préféraient la blonde Hélène, mais elle disposait d'un charme assez mystérieux pour attirer l’œil et les avances.

Des films montraient sa vie quotidienne, sur l'agora, écrivant, à l'étude, avec sa fille Cléis – ses vêtements et sa coiffure portaient les insignes du veuvage. Une carte génétique, établie sur un prélèvement de cellules, des fac-simile de papyri, des plans et des photos vinrent alimenter le dossier et hypnotiser le savant. Plus il croyait la connaître et plus il se sentait frustré. Il avait beau piloter ses fouineurs, chercher des angles de vue artistiques, aucun support médiatique ne restituait sa présence. Il voulait éprouver ce rapport à l’autre, ces riens dont s’empare l’attention pour apprécier les êtres.

Il décida de la rencontrer.

De longues heures entre les pinces des nano-robots furent nécessaires pour peaufiner un déguisement. La technique utilisée altérait la structure de l’épiderme pour adhérer parfaitement. Il lorgna dans le miroir de la salle d’eau : un vieillard respectable, cheveux broussailleux et barbe grise, le détailla avec insistance. Son image attirait peu l’attention et s’apparentait au type local. Le maquillage résisterait à tous les temps, au vent, à l’humidité, au soleil,… Et au sommeil.

 Au matin, il vérifia son accoutrement, les appareils de mesures cachés dans le tissu du vêtement, puis il sortit. Le vaisseau dormait au fond de la grotte, indécelable, semblable à n’importe quelle grosse pierre. Dehors l’aube s’inclinait sur une étroite vallée menant à la mer. Des bancs de brume dérivaient paresseusement d'un rocher à l'autre, découvrant ici un escarpement, recouvrant là une gorge béante. Ethan dévala une sente à flanc de falaise vers un bois profond et incendié de brouillard. La canicule monta bientôt, chassant les vapeurs et transformant le sol moite en poussière qui colle aux sandales. Il  marcha dans les pas du soleil jusqu’au déclin du jour, quand les courants nés des chaleurs de la terre et de la fraîcheur des vagues balaient la ville.

Aux faubourgs de Mytilène, il retint son souffle. L'air qu'il inspirait, le vent effleurant son visage et portant le parfum salé de la mer, l'herbe foulée, les bâtisses de pierre et de bois, les enfants, les femmes, les hommes qu’il dépassait, tout était déjà mort. Il allait rencontrer une de ces âmes qui sèment des graines d'immortalité dans les brises du temps. En Adonis, il rappelait à la vie ce qui n'avait jamais cessé d’exister.

Il n’eût aucune peine à s’orienter et trouva le jardin, un surplomb où se reposaient des arbres élancés et un tapis d'herbe douce. Un muret permettait de s'accouder au-dessus de la cité dont le soir allumait, avec les premières étoiles, la croisée des fenêtres. Au loin la mer et le ciel confondaient le regard. Que ressentait un poète, si proche du ciel ?

 

Etoiles, cortège de la belle lune

aussitôt voilent leur brillant visage

quand en son plein elle illumine la Terre

 

Les mots de Sappho remontaient, clairs comme le firmament, et avec eux l’imminence de la rencontre. Elle se rendait ici à l'approche du soir.

 En se retournant, il la vit.

 

Les colombes sentirent leur cœur

se glacer et retomber leurs ailes

 

Elle s'était coulée derrière lui en silence. Ses yeux sombres glissèrent sur la pénombre à sa rencontre. Elle sourit au vieillard, comme elle compagnon de la nuit et de ses murmures. Sa voix de lyre composa des mots qui n'auraient jamais dû s'envoler :

"C'est beau."

Et son sourire s'épanouit comme un horizon.

 

Ψ

 

Hagard, il fumait une cigarette dans le salon du vaisseau. Les accords d'une guitare vibraient sur un accompagnement de tambourin, de tablas, de mariba et de zarb dans la pièce enfumée. Les voix pénétrantes d'Angélique Ionatos et de Nena Venetsanou s'élevaient tour à tour du XXème siècle, chantant des poèmes de Sappho conservés par les caprices de l’histoire.

Ethan se rappelait vaguement le chemin du retour. La même scène se répétait, dont il ne parvenait pas à saisir la portée.

"C'est beau."

Il avait tressailli, le temps un instant suspendu, oscillant entre  peur et fascination.

Son âme se consumait d’un feu glacé. Son corps figé hurlait d’elle.

Ils avaient levé leurs yeux au ciel.

"Bonsoir" avait-il chuchoté avant de s’enfoncer dans les ombres.

La cendre, trop longue, se fragmenta sur sa main et s'éparpilla sur le cuir du fauteuil. L'extrémité fumante rougeoya.

"C'est beau.

- Oui Sappho… Toi aussi.» lança-t-il devant lui, le regard perdu.

Avait-il modifié la vie de Sappho ? Une rencontre fortuite avec un vieillard étrange, un instant partagé… Rien de plus. En cas de danger l'IA aurait réagi. Que faire ? Achever l'étude et partir ? Il avait accumulé assez de matériel, mais quelque chose le retenait. Il y avait un secret à approfondir, quelque chose qui le taraudait et qu'il ne pouvait pas se formuler intelligiblement. Il se résolut à poursuivre.

Les jours suivants, Ethan se plongea dans le travail. Il enregistra, synthétisa, assembla et modélisa chaque donnée sur Mytilène et ses habitants, ignorant délibérément Sappho. Il y réussissait très bien, quand un fouineur tomba sur elle au hasard d’une rue. Un tressaillement parcourut le voyeur penché sur la console : il se sentit comme un enfant épiant un adulte. Cette émotion agit comme une drogue, si bien qu'il réitéra l'événement une fois encore, puis encore une fois, enfin il multiplia les rencontres si souvent que le hasard ne pouvait plus servir de prétexte pour apaiser sa conscience un peu malade. Parfois, il surprenait le reflet de son visage sur l'écran, et s'il y prêtait attention, il se demandait ce qu'il exprimait. D'une étude systématique de la société mytilénienne du VIème siècle avant l'ère commune, Ethan dérapa insensiblement vers Sappho, inexorablement, définitivement. Il l'observa nuit et jour. Du bain à la salle à manger, du balcon à la rue, du temple au lit. Dans son obsession, il oublia les préceptes élémentaires de la décence.

Un matin qu'il observait l'aube poindre, il sentit monter avec les premiers rayons le désir de la revoir. Il se vêtit alors d'un habit-caméléon – la fibre analyse la composante lumineuse du milieu puis en transforme l’intensité et la distorsion, rendant le porteur invisible.

Quand la nuit eut fermé sa paupière, il se rendit chez Sappho. Chasseur d'ombre et de recoin, il ne laissait dans son sillage qu'une forme floue, un faible brasillement de l'air. Il la vit pour la seconde fois.

Elle écrivait sur une tablette avec un stylet en bronze, à la lueur d’une lampe à huile. La fine pointe de l’instrument capturait la flamme indécise au détour d’un jambage ou d’une hampe. Les ombres de la pièce vacillaient au gré de courants d'air invisibles, nés d'un mouvement furtif ou de l’haleine légère de la femme. Dans sa fascination, Ethan n'aurait su dire combien de temps s'écoula avant qu'elle ne se lève et se retire. Il s'avança alors, se pencha sur la table et lut les caractères gravés dans la cire :

 

Etoiles, cortège de la belle lune

aussitôt voilent leur brillant visage

quand en son plein elle illumine la terre

 

Il se dirigea vers l'autre pièce. Sappho était assoupie sur des coussins, son sein se soulevait et s'abaissait doucement ; ses yeux clos étaient déjà endormis. Il traversa d'autres parties de la maison pour se retrouver dans un dépôt. Des jarres de vin se tenaient les unes contre les autres. Sans réfléchir, il en prit deux et retourna au vaisseau.

 

Ψ

 

Et tes yeux se sont fermés comme deux ailes grises

 

Le poème de Pablo Neruda roulait dans sa tête comme une chanson. Comment dire ce qu’il ressentait ? Stylo en main, face à une feuille désespérément blanche, il se grattait le front. Il but une lampée de vin, réserve de Sappho, supposant que le génie poétique de la Lesbienne résidait dans ses crus. Ses doigts s'animèrent :

 

Des Peintures de Pompéi la dévastée

Tu n'as ni l'âge ni le visage

Mais la mystérieuse beauté

D'un secret antique

 

Il traça rageusement ces quatre lignes puis écrivit, avec le sentiment coupable de plagier Sappho :

 

Le sommeil aux yeux noirs

Tard venu de la nuit

 

N'osant damner ces mots, il tourna la feuille.

 

Je suis venu en Adonis,

Perçant la nuit de mes rêves,

Songeant aux étoiles,

Et tes yeux dans mon dos

Reflétaient leur éclat.

 

Suis-je à l'école de ta Passion

Ô Psappha aux paroles ailées ?

 

Il emplit encore sa bouche de vin pur et sa conscience s'enivra un peu plus. Ce fut une nuit d'orgie solitaire. Il céda la place aux plus grands, sondant les ivresses de la musique : des cantigas de Santa Maria aux valses de Brahms qu'il dansa avec une robe vide. De Mozart aux beats effrénés de Leftfield, des blues crépitants d’antiques disques aux sifflements chantés de Stiadem Bombak. Chaque instrument, chaque note, la moindre mélodie était un poème indicible et douloureux. De larme en pleur, de rire creux en gémissement sourd,  il apprenait.

Au réveil, il trouva un petit texte rédigé de sa main : "2h. 15 T.U., salon du vaisseau E-114 Dionysia, l'IA x22-309B-aintel a pris le relais. Comportement susceptible de mettre la mission en danger. Veuillez remettre de l'ordre dans votre étude. Premier et dernier avertissement avant avortement de la mission et procédure de retour."

Il demeura des heures assis sur le rebord du lit, tenant la feuille entre deux doigts lâches, une gueule de bois cognant aux tempes. Un microprocesseur logé dans son cerveau abritait une Intelligence Artificielle qui prenait le contrôle neuro-cérébral en cas de besoin. Il le savait. Elle l’avait fait. Il ne comprenait pas bien pourquoi, mais il se sentait sale. Il savait aussi qu’il avait subi une stérilisation temporaire, précaution standard.

On discutait parfois à la cafétéria de l’université. Il se souvenait clairement des propos d’un ingénieur tech-3 qui racontait comment neutraliser la puce si on ne pouvait plus la retirer. Ça lui avait paru insensé : le risque était démesuré.

Il se leva et se dirigea vers le centre de navigation où il enclencha d’un geste lourd les moteurs. Il passa en mode de commande manuel, désactiva l’IA du vaisseau puis se rendit à la salle des machines, conformément au scénario des entraînements pour décollage d’urgence avec panne aggravée des circuits automatiques. Tout se passa très vite. Au lieu de l’inspection requise, il verrouilla la porte, arracha les panneaux protecteurs du générateur de flux et colla sa tête tout contre. Il prononça un ordre dans la commande vocale, ferma les yeux.

La puissance du champ devait court-circuiter le microprocesseur, occasionnant au passage de graves lésions cérébrales. Il ne sentit rien de spécial. Une vibration régulière remontait du ventre de la machine et courait le long de l’os de sa mâchoire.

Il murmura en se relevant :

 

Ce papillon aux couleurs de futur

Et qui se brûle les ailes

Aux flammes d'une passion sans mémoire

 

Si ça ne marchait pas, tout serait terminé. Tester la présence de l’IA… Par l’absurde ? Il s’empara d’un fusil à fusion, sortit du vaisseau d’un pas décidé et désintégra un petit rocher, un gros puis il vitrifia un mur entier de la caverne. Rien. Il pointa le canon sur son crâne. Rien. Il courut alors boire du vin. Quand il eut fini, il pleura car il n'en avait plus.

Tard dans la nuit, il rappela tous les engins téléguidés à bord, transmit le contenu de ses recherches à deux balises temporelles et détruisit les écrans qu'il avait tellement observés. Il reprogramma le vaisseau, mit son habit d'ombre et sortit.

La nef quitta son logement et s'éleva dans l’aube. Dérivant une seconde au-dessus de la vallée, elle prit de la vitesse puis vira vers le ciel pour foncer sur le soleil qui rougeoyait. Une traînée cuivrée accompagna la sortie de l'atmosphère, faux pli dans la pourpre du matin. Il y aurait un sursaut dans les aurores boréales.

 

Ψ

 

Ethan eut de la tendresse pour Cléis. Il détesta Charaxos, aima Eurigios et ignora Larichos, les trois frères de Sappho. Il aima sa vie de larcin et de pénombre.

Un soir il attendit un prétendant trop entreprenant dans la ténèbre d'une ruelle. Ses phalanges enflèrent et s'écorchèrent sans relâche sur des os et des dents. Il éclata les chairs, brisa le cartilage. A chaque coup, la secousse remontait son bras jusqu’à l’épaule. Il empoigna ensuite la tignasse grasse encadrant le visage tuméfié et rapprocha la tête sifflante à hauteur de ses yeux, juste pour regarder. Puis il abandonna ce déjà-mort aux vautours de la nuit. Il n'était qu'une ombre.

La dernière nuit, il rencontra Sappho au bord d’une falaise, au sommet d'un rocher plongeant ses abîmes dans l’eau noire. Elle chantait alors les sillons de ses rides et la jeunesse perdue, inconsciente de sa présence. Ils se tenaient face à face sous la ramure d’un immense plaqueminier voilant la clarté de la Lune. Une rafale de vent souleva les rameaux de l'arbre et les rayons obliques de Phébée tombèrent sur le vêtement déréglé d'Ethan qui se mit à luire, à luire d'une lumière d'albâtre.

On dit que ce soir-là, Phaéton emporta Sappho sur son char. D’autres pensent qu’elle était montée là pour se jeter dans le vide et mourir.

D'aucuns rapportent avoir vu un étrange pénitent hanter les abords de Mytilène, quelque part au carrefour des siècles. Mais personne ne lui a jamais parlé, de peur de changer l'histoire.

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Publié dans NOUVELLES

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